SUD-KIVU : UNIVERSITÉS SOUS PRESSION, DIPLÔMES DANS L’INCERTITUDE — LES ÉTUDIANTS DE BUKAVU LANCENT UN CRI D’ALARME
Une génération prise entre les lignes de fracture du conflit
À Bukavu, chef-lieu du Sud-Kivu, les conséquences du conflit ne se mesurent pas uniquement aux déplacements de population, à l’insécurité ou à la fragilisation des activités économiques. Elles se manifestent également dans les amphithéâtres, les bureaux administratifs et les interrogations des jeunes qui tentent de poursuivre leurs études malgré l’instabilité.
Lors d’un échange avec des représentants de l’Alliance Fleuve Congo (AFC/M23), des étudiants de plusieurs établissements d’enseignement supérieur ont posé des questions fondamentales sur la gestion des universités dans les zones sous contrôle du mouvement.
Qui a légalement le pouvoir de nommer les recteurs ? Les diplômes délivrés dans ces conditions seront-ils reconnus par les autorités nationales ? Quelle date de rentrée les établissements doivent-ils respecter ? Et qui assumera les conséquences si les étudiants terminent leurs études sans obtenir les garanties administratives nécessaires ?
Ces questions, formulées par les étudiants eux-mêmes, révèlent une inquiétude profonde : celle de voir des années d’efforts, de sacrifices familiaux et de dépenses consacrées aux études fragilisées par une crise politique et militaire qu’ils ne contrôlent pas.
Pour ces jeunes, l’université ne devrait pas devenir un autre terrain de confrontation entre les autorités de Kinshasa et l’AFC/M23.
Des nominations qui soulèvent des questions juridiques
Au cours de l’échange, des étudiants en droit ont contesté la compétence de l’AFC/M23 à nommer des responsables à la tête d’établissements publics d’enseignement supérieur.
Ils ont rappelé que les nominations aux fonctions académiques obéissent à des règles institutionnelles et ont demandé aux représentants du mouvement de préciser les textes sur lesquels ils fondent leurs décisions.
L’un des étudiants a notamment interrogé la possibilité d’assurer la continuité du service public par les mécanismes d’intérim prévus dans les établissements, plutôt que de procéder à de nouvelles nominations sans clarification préalable auprès des autorités nationales.
Ces interrogations soulèvent un problème central : l’exercice d’un contrôle de fait sur un territoire ne suffit pas, à lui seul, à établir une compétence légale pour modifier l’organisation administrative d’un établissement public.
La question mérite une réponse documentée. Il faut examiner les textes applicables, les décisions de nomination, le statut de chaque établissement et les éventuelles communications officielles du ministère de l’Enseignement supérieur et universitaire.
À ce stade, les éléments rapportés dans les échanges avec les étudiants ne suffisent pas, à eux seuls, à établir juridiquement l’irrégularité de chaque nomination. Mais ils justifient une clarification officielle et transparente.
Des diplômes qui engagent l’avenir de milliers de jeunes
L’une des préoccupations les plus sensibles concerne la reconnaissance des diplômes.
Un étudiant en master de médecine à l’Université officielle de Bukavu a demandé quelles garanties administratives permettraient aux diplômés des établissements concernés de faire reconnaître leurs titres auprès des autorités nationales et des institutions susceptibles de les accueillir par la suite.
La question est particulièrement importante pour les étudiants en médecine, en droit et dans les autres filières réglementées, où la poursuite des études, l'accès à certaines professions et les équivalences peuvent dépendre de conditions précises.
Un diplôme ne représente pas seulement un document remis à la fin d'un cursus. Il matérialise plusieurs années de travail, les sacrifices des familles et l'espoir d'accéder à un emploi ou de contribuer au développement du pays.
Si des incertitudes persistent sur les procédures de délivrance ou de reconnaissance, les étudiants risquent de subir des conséquences qu'ils n'ont pas provoquées.
Muberwa Média estime que les autorités compétentes doivent répondre publiquement à une question essentielle : quelles garanties concrètes seront apportées aux étudiants de Bukavu pour que leurs études, leurs évaluations et leurs diplômes soient traités conformément aux règles applicables ?
Cette réponse doit être précise, accessible et vérifiable. Les étudiants ne peuvent pas être laissés dans l'incertitude jusqu'au moment de leur diplomation.
La rentrée académique : deux dates, une inquiétude
Les étudiants ont également signalé une divergence entre le 15 octobre et le 26 octobre 2026 concernant la rentrée académique, les deux dates ayant été évoquées au cours des échanges.
Cette divergence doit être confrontée au calendrier officiel du ministère et aux communications des établissements concernés. En l'absence de vérification indépendante, il serait prématuré de conclure à l'existence de deux calendriers officiellement applicables.
L'enjeu est néanmoins concret : les étudiants doivent savoir quand reprendre les cours, quelles autorités administratives contacter et quelles procédures suivre pour leurs inscriptions, leurs évaluations et leurs stages.
Une rentrée mal coordonnée pourrait accentuer les perturbations déjà redoutées par les étudiants et les enseignants. Les établissements ont donc besoin de directives claires, et les familles ont besoin de savoir à quoi s'en tenir.
Enseignants et coopération universitaire : des inquiétudes à vérifier
Au cours de la discussion, un étudiant a également évoqué l'absence de certains enseignants étrangers, notamment en provenance du Canada, de la France et de la Belgique. Il a fait état des inquiétudes de certains enseignants locaux concernant leur situation salariale s'ils poursuivent leurs activités dans des établissements dont les responsables ont été nommés par l'AFC/M23.
Ces déclarations constituent des pistes d'investigation qui nécessitent des vérifications auprès des enseignants concernés, des autorités universitaires, des services administratifs et des éventuels partenaires internationaux.
Il importe notamment de déterminer si des cours ont été annulés, si des enseignants ont interrompu leurs déplacements, si des stages ou des échanges ont été suspendus et si des difficultés de rémunération ont effectivement été constatées.
L'objectif n'est pas d'amplifier les inquiétudes, mais d'établir précisément ce qui se passe dans les universités de Bukavu et de mesurer les conséquences réelles sur la qualité de la formation.
Où sont les autorités nationales ?
Face à ces interrogations, Muberwa Média appelle le gouvernement de la République démocratique du Congo, en particulier le ministère de l'Enseignement supérieur et universitaire, à sortir du silence sur les préoccupations exprimées par les étudiants.
Les autorités nationales sont invitées à communiquer clairement sur le statut administratif des établissements concernés, les procédures de nomination des responsables académiques, le calendrier officiel de la rentrée et les conditions de reconnaissance des diplômes.
Elles devraient également préciser les mécanismes permettant aux étudiants et aux enseignants de signaler les difficultés rencontrées et d'obtenir des réponses administratives fiables.
Cette démarche doit privilégier la protection des étudiants, la continuité de l'enseignement et la préservation de leurs droits, sans exposer les personnes qui témoignent à des représailles.
L'implication des autorités nationales ne doit pas se limiter à des déclarations générales. Elle doit se traduire par des informations vérifiables, des interlocuteurs clairement identifiés et des mesures concrètes adaptées aux réalités des établissements concernés.
Les responsables universitaires, les représentants des étudiants et les organisations professionnelles de l'enseignement supérieur devraient également être associés à toute démarche visant à clarifier la situation.
L'AFC/M23 doit répondre aux préoccupations soulevées
Les représentants de l'AFC/M23 qui exercent de fait une autorité dans les zones concernées sont également interpellés par les questions posées lors de cet échange.
Ils devraient préciser les fondements de leurs décisions concernant les établissements publics, expliquer les mesures prises pour assurer la continuité des activités académiques et indiquer quelles garanties ils avancent concernant la situation des étudiants et des enseignants.
Leurs réponses doivent pouvoir être confrontées aux textes applicables et aux positions des autorités nationales compétentes.
Une telle démarche permettrait de dépasser les déclarations politiques et de concentrer le débat sur les conséquences concrètes pour les universités et leurs communautés.
Un appel à la responsabilité et à la protection de l'avenir
Les étudiants de Bukavu ne demandent pas que leurs inquiétudes soient transformées en arguments dans une confrontation politique. Ils ont besoin de réponses sur leurs études, leurs examens, leurs enseignants et leurs diplômes.
Derrière chaque question se trouve un avenir à protéger. Un étudiant qui termine sa formation doit pouvoir connaître les démarches permettant de faire reconnaître son diplôme. Un étudiant en médecine doit pouvoir comprendre les conditions applicables à ses stages et à son parcours professionnel. Un étudiant en droit doit pouvoir compter sur des règles institutionnelles clairement établies.
Muberwa Média lance un appel aux autorités nationales, aux responsables universitaires, aux organisations de défense des droits humains et aux partenaires de l'éducation afin qu'ils se mobilisent pour documenter la situation et apporter des réponses concrètes aux étudiants de Bukavu.
Nous appelons également les établissements concernés à communiquer sur les interruptions éventuelles de cours, les difficultés administratives et les mesures mises en place pour protéger les parcours académiques.
L'éducation ne doit pas devenir une victime silencieuse du conflit. Les étudiants ne doivent pas payer le prix de décisions sur lesquelles ils n'ont aucune prise.
Pour cette jeunesse du Sud-Kivu, l'urgence est désormais claire : savoir si elle pourra poursuivre ses études dans des conditions régulières, obtenir des diplômes reconnus et construire son avenir sans que l'incertitude politique ne compromette ses efforts.
Muberwa Média continuera à documenter cette situation, à recueillir la parole des étudiants et des enseignants et à solliciter les réponses des autorités concernées. Car protéger l'université, c'est aussi protéger l'avenir de toute une région.